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  • Claire

Les mystères de la Kundalinī

Cet article est la retranscription de la vidéo de C. Wallis sur le sujet.


Vaste sujet, complexe d’une multitude de façons, le terme de Kuṇḍalinī a donné du fil à retordre à de nombreux spécialistes car son sens change au fil du temps. De plus, selon le contexte, il ne signifie pas la même chose…


Comment aborder la question de la Kuṇḍalinī

Un ouvrage que l’on peut considérer comme référence sur le sujet a été écrit par Lilian Silburn. Son livre, Kuṇḍalinī, ne peut toutefois pas constituer une base solide pour comprendre cette mystérieuse énergie, car l’autrice n’était pas une sanskritiste suffisamment qualifiée. Elle n’a donc nécessairement pas pu accéder à la signification complète des sources à partir desquelles elle a travaillé.


Le contenu de l’œuvre reste ainsi assez confus, mais représente l’une des meilleures tentatives d’étude de Kuṇḍalinī (dans l’univers des spécialistes, et dans le cadre du Tantra classique. Car il existe par ailleurs une multitude d’ouvrage sur le sujet).


Nous comprenons qu’il est impératif d’être soi-même sanskritiste pour comprendre et interpréter correctement les sources originelles traitant du sujet. Ces dernières restent majoritairement non traduites, quand elles ont été publiées ! Beaucoup sont encore à l’état de manuscrits.


Un signifiant au service des temps modernes

Le terme Kuṇḍalinī est aujourd’hui employé par des personnes espérant servir leurs intérêts spirituels, et parfois financiers… Christopher Wallis ajoute que ce qui est enseigné de nos jours sous le terme Kuṇḍalinī Yoga est une pratique créée (et non héritée) par Yogi Bhajan, et donne à lire un article d’un chercheur averti pour illustrer son propos.


La qualité de cette pratique est tout à fait à l’appréciation de chacun, et les bienfaits qu’un pratiquant peut en tirer sont réels. Il est toutefois important de préciser que son origine est moderne, et qu’elle n’a presque rien à voir avec ce qui est enseigné comme Kuṇḍalinī Yoga dans les sources sanskrites tantriques.


Tantra classique et Kuṇḍalinī Yoga

Les preuves que l’on a à notre disposition pour mieux comprendre ce qu’est le Kuṇḍalinī Yoga sont essentiellement des textes. Or, dans l’ère pré-moderne, ces textes sont principalement prescriptifs et non descriptifs. Cela signifie que nous n’avons accès à aucune description des expériences que les individus avaient. Ces textes sont bien plus des ordonnances de quoi faire et comment, sans autre donnée supplémentaire concernant les effets de ces pratiques.


Une des sources les plus anciennes serait un texte du Shaktisme, de la lignée Trika. Un courant plutôt non-dualiste et de la branche de la Main-gauche. C’est dans le Siddha Yogeshwari Mata, La « doctrine des déesses du yoga perfectionnées » qu’on observe une des premières mentions du terme Kuṇḍalinī. En parallèle, le courant Shivaïte, plutôt de la branche de la Main-droite et à tendance dualiste, en fait le même usage, au 7ème siècle.


Les origines du terme Kuṇḍalinī sont ainsi tantriques à 100 %. On ne le trouve dans aucune autre source avant ces deux traditions.


Kuṇḍalinī et la triade des śákti-s primordiales

Dans ce premier texte où apparaît le terme Kuṇḍalinī, le Siddha Yogeshwari Mata, Kuṇḍalinī est proclamée comme étant la source du monde entier. Le Jagat-Yoni, l’utérus, la source du monde. La matrice génératrice de l’Univers, la Déesse Elle-Même.


Elle est aussi proclamée source de triade originelle des Shaktis, les trois Shaktis primordiales ainsi que la source des lettres. Source des lettres ?! Oui ! Des lettres sanskrites, du langage. Il faudrait plutôt dire, la source des « sons des lettres » ou phonèmes.

(Note : ces termes sont issus de ma traduction de la traduction de Hareesh)


Dès le départ, Kuṇḍalinī n’est ainsi pas uniquement associée à la source vague de l’univers tout entier, mais aussi précisément l’origine d’un pouvoir phonémique, linguistique et mantrique. En Tantra classique, Kuṇḍalinī est donc liée intimement au pouvoir du langage, sa façon d’exister et d’opérer.


Les trois śákti-s primordiales sont :

  • Anuttara śákti : le pouvoir de la conscience ;

  • Itcha ou iccha śákti : le pouvoir de la volonté, ou le besoin de créer ;

  • Umesha śákti : le pouvoir de la connaissance ou de la perspicacité.

Incarnées dans et exprimées comme les trois voyelles primordiales de l’alphabet Sanskrit : A-I-U.


Les deux Kuṇḍalinī

C’est dans un verset célèbre de la tradition Kaula (Courant de la Main-gauche, célébrant la Déesse), verset que l’on retrouve dans différents textes et dont on a du mal à retrouver l’origine, qu’il est fait mention de deux Kuṇḍalinī :


« Celui qui a fait l’expérience de l’immersion en Rudra Sakti par la descente du pouvoir supérieur et la contraction du pouvoir inférieur, celui-là est un véritable sage. »


Une Urdhva Kuṇḍalinī, supérieure, au sommet du crâne, qui doit descendre.

Une Adha Kuṇḍalinī, inférieure, à la base du corps, souvent associée à l’énergie sexuelle, qui doit s’élever.

Ces deux Kuṇḍalinī doivent se rencontrer et fusionner dans le canal central, pour ne former plus qu’une Kuṇḍalinī.


Il existe cette conception fondamentale que la condition humaine « normale » est de ne pas être intégrée. La première intégration consiste en la réunion de ces deux Kuṇḍalinī.


En Haṭha-yoga, cette doctrine s’est perdue et on ne retrouve plus que la Kuṇḍalinī inférieure. En sommeil, à la base de la colonne vertébrale, cette dernière doit s’élever pour atteindre le sommet du crâne. Depuis le point de vue de la lignée Kaula, cette motivation du Haṭha-yoga n’est pas équilibrée, voire dangereuse. Avec un mouvement vers le haut invitant à dépasser le corps, on retrouve une motivation transcendantaliste qui s’éloigne du non-dualisme de la lignée tantrique originelle.


Importance de la Kuṇḍalinī supérieure

En Yoga tantrique classique, on invite la Kuṇḍalinī supérieure à descendre dans l’incarnation, de la même façon que l’on accueille l’élan transcendantaliste de la Kuṇḍalinī inférieure cherchant à s’élever. Les deux trouvent une façon de s’unir, en acceptant une existence incarnée.


Les pratiquants de la lignée Kaula n’auraient peut-être pas été surpris d’apprendre que les yogis modernes s’échinant à éveiller la Kuṇḍalinī inférieure font parfois l’expérience de crises psychotiques…


Pourquoi faire fusionner les deux Kuṇḍalinī ?

Pour expérimenter un état d’existence si vif, si vibrant, si complet, qu’il nous semble avoir été somnambule jusque-là. Pour expérimenter une vivacité, vitalité complète, conscience complète, présence complète. “You’re finally fully alive!”


Les mouvements des Kuṇḍalinī

Le verset explique que nous devons créer les conditions pour que la Urdhva Kuṇḍalinī puisse descendre. La Adha Kuṇḍalinī doit être « contractée », ou « compressée », dans le sens suivant : en accumulant de l’énergie dans le bas du corps, cela va naturellement créer un genre de pulsation qui va envoyer l’énergie vers le haut, sans que nous ayons à l’aspirer ou l’aimanter vers le haut.


Ces deux énergies se retrouvant, nous pouvons faire l’expérience de Rudra Sakti Samavesa, soit l’immersion dans le plus intense pouvoir de conscience éveillée.


La Kuṇḍalinī supérieure est stimulée par Uccara, puis invitée vers le bas une fois activée.

Il est dit que la Kuṇḍalinī inférieure doit être « nourrie puis redressée ».

VBT, verset 39 : étude de UCCARA

VBT, verset 39 : pratique de UCCARA


Pour travailler cette énergie on utilise les mantra « graine » ou bija-mantra associés à la Kuṇḍalinī. Il est intéressant de noter que dans leur écriture initiale, les bija mantra du Kuṇḍalinī continennent eux-mêmes cette forme en spirale… Hareesh explique que des recherches plus approfondies seraient nécessaires pour s’assurer des mantras utilisés alors mais en mentionne trois qui, d’après lui, seraient employés pour Kuṇḍalinī : Hrim, Hraum, Hum


Kuṇḍalinī, une énergie « enroulée » ?

De façon la plus simplifiée, dans son sens le plus basique, le mot sanskrit Kuṇḍalinī signifie « enroulée » ou « elle, qui a une spirale ».


Dans leur pratique, les Kuṇḍalinī yogis étaient particulièrement intéressés par la suspension de la respiration (à la fin de l’inspiration et à la fin de l’expiration). Il était admis qu’une fois activées, à chaque cycle de respiration, on pouvait faire circuler ces Kuṇḍalinī de haut en bas et de bas en haut à travers le canal central. Cette pulsation naturelle de la respiration est inévitable, mais au moment de suspension du souffle, prāṇa shakti « s’enroule » en anticipation de la prochaine phase de la respiration.


À l’inspiration, prāṇa descend (le diaphragme descend, l’air descend…) jusqu’au nombril ou dans l’espace sous le nombril. Pendant la suspension du souffle, prāṇa shakti « s’enroule » pour anticiper le mouvement suivant : l’expiration. Et si nous retenons notre respiration quelques secondes de plus, l’effet s’intensifie.


L’expiration est ce « ressort » qui se détend et se redresse. Puis l’attention se pose entre les sourcils pour la pause, et l’effet d’enroulement a lieu à cet endroit, au niveau ou juste sous le troisième œil, en anticipation de l’inspiration.


À l’origine, en Yoga Tantrique, Kuṇḍalinī n’a rien à voir avec un serpent ou une énergie serpentine ! Wallis précise juste que si cette énergie avait une forme visuelle, elle ressemblerait à un serpent endormi. « Prasupta bhujaga krti » (merci de corriger mon sanskrit !).


Kuṇḍalinī en pratique – partie 1

Habituellement, l’énergie de l’inspiration circule à travers Ida Nadi, et celle de l’expiration à travers Pingala Nadi. Pour permettre à l’énergie de l’expiration de remonter à travers le canal central, il est préconisé la chose suivante :

  1. Inspirer jusqu’à la base du corps ;

  2. effectuer doucement mulabandha ;

  3. se concentrer sur le bas-ventre, sur kanda chakra (au même endroit que les Taoistes situent le Dan Tian) ;

  4. laisser l’énergie s’enrouler sous la tension de la rétention du souffle ;

  5. concentrer cette énergie, la faire vibrer dans le bas ventre ;

  6. joindre à cette énergie enroulée un bija-mantra de la Kuṇḍalinī reçu de notre guru ;

  7. en expirant, l’énergie se déroule et remonte à travers le canal central jusqu’à la tête ;

  8. suspendre le souffle et faire vibrer l’énergie comme une sonorité mantrique, une résonnance mantrique, appelée nada, écho du mantra dans la cavité nasale. Cela devient alors un nada suci, ou « épingle sonore », perçant ce nœud psychique au centre de la tête ou juste dessous, appelé maya granthi, nous empêchant de voir la véritable unité des choses.


À chaque performance, ce nœud est un peu plus défait, percé, jusqu’à cette grande ouverture qui donne accès à la Kuṇḍalinī supérieure, qui réside au sommet du crâne. On peut ensuite faire descendre cette dernière pour qu’elle fusionne avec la Kuṇḍalinī inférieure et n’avoir plus qu’une Kuṇḍalinī se déplaçant dans le canal central.


VBT, yukti 1 : la pratique de la pause dans la respiration


Vijñāna-bhairava-tantra (VBT, daté d’environ 850)

Après l’introduction, où la Déesse demande à Bhairava (la forme intense de Shiva) de lui expliquer comment appliquer concrètement toute cette théorie, le Dieu répond au verset 24 ce qui constitue la première pratique du VBT. Astucieusement, l’auteur du VBT va clore les pratiques par le verset 154 qui fait écho à cet exercice de la pause du souffle.


Verset 24

"The Supreme Goddess constantly articulates as the life-giving flow of breath: prāṇa (exhale) rising up, and jīva (inhale)—the movement into embodiment—descending. By pausing at the two places where they arise, and filling those points [with silent awareness], one abides in the state of inner fullness (bharitā)." (WALLIS)

VBT : étude des versets 22 à 24

La Déesse Suprême s’articule en permanence en tant que le flot qui donne naissance au souffle : prāṇa (expiration) qui s’élève, jīva (inspiration) qui descend. En faisant une pause aux endroits d’où ces deux mouvements naissent, et remplissant ces points d’une connaissance/attention silencieuse, on demeure dans l’état de plénitude intérieure (bharitā).


Ce que ces phrases ne peuvent retranscrire, ce sont les jeux de mots très subtils avec les termes sanskrits, comme visarga. Ce terme signifie « émission », celle de l’expiration, mais aussi, toutes les émissions créatives et importantes, comme l’éjaculation, ainsi que le symbole des deux points l’un au-dessus de l’autre en écriture sanskrite. Comme ces deux pauses situées sur des points le long d’un axe vertical.

De même, l’état de plénitude final est appelé bharitā, qui est un mot apparenté à Bhairava, la forme de conscience Divine que le texte lui-même invoque.


Verset 154

“The prāṇa goes out on the exhale, the jīva enters on the inhale and it forms onto a coiled spring by the power of the will. That great goddess extends and lengthens by the same power. She [Kuṇḍalinī] is the highest pilgrimage, both transcendant and immanent.” (WALLIS)


Le prāṇa sort pendant l’expiration, le jīva [la force vitale] entre sur l’inspiration, et cela forme/circule sur un ressort enroulé par la force de la volonté. Cette Grande Déesse [Kuṇḍalinī] s’étend et s’allonge de grâce à la même volonté. Elle est le plus grand pélerinage, à la fois transcendant et immanent.


Kuṇḍalinī en pratique – partie 2


Concrètement, la technique expliquée plus haut s’applique ici :

  1. Nous laissons l’énergie s’enrouler dans le bas-ventre pendant la suspension du souffle après l’inspiration, plutôt dans une tension dynamique, élan différent de simplement retenir sa respiration. D’où l’importance de ne pas verrouiller la gorge ! Le souffle est suspendu grâce au diaphragme.

  2. Puis nous faisons vibrer le bija-mantra de la Kuṇḍalinī, à l’endroit où l’énergie s’enroule, pour l’observer remonter ensuite jusqu’à la tête et ouvrir ce centre, jusqu’à ce que le sommet du crâne semble fusionner avec l’Univers.

  3. Ensuite, faire redescendre toute cette énergie devenue vaste et cosmique, sur l’inspiration, consciemment se ré-ancrer complètement.

Pourquoi cette technique n’a pas été partagée comme telle par la suite ? « Parce que tout est codé ! » explique Hareesh. Même dans la tradition du Haṭha-yoga, quand il est question de la fusion du Soleil et de la Lune, de prāṇa et apāna, cela vient du Tantra. La Lune étant la fin de l’inspiration, et le Soleil le début de l’expiration, ces deux bindus, blanc et rouge, fusionnent à la base du corps au moment de la suspension du souffle. De la rencontre de ces deux énergies naît le feu, élément également clé dans le bouddhisme tantrique, qui s’engage dans le canal central.


Considérations finales personnelles

Toujours fascinée par la richesse et la subtilité de ces techniques, je continue d’approcher lentement toutes ces ressources par lesquelles je me sens facilement submergée.

Très attachée à comprendre le cadre dans lequel cette tradition est née pour en rapporter une pratique authentique, il m’est difficile de tout appliquer dans mes cours. Quand l’inquiétude me gagne sur ma légitimité et l’exactitude des informations que je donne, je préfère m’en tenir aux éléments les plus communs, les plus simples, en me contentant de partager mes sources avec ceux que ça intéresse.


Le sujet de la Kuṇḍalinī m’a longtemps semblé (et l’est toujours un peu !) opaque et complexe. Un peu dérangée par les débats sur la lignée de référence, sur cette tradition et son contenu, j’ai été très heureuse d’approfondir cette thématique avec les contenus de C. Wallis.


Je vous souhaite une bonne exploration et une curiosité assouvie !


Claire


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Source : https://www.youtube.com/watch?v=Zwzt9XtSq5Q

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